Comparer l'État à un ménage contraint d'équilibrer son budget est une erreur de raisonnement, insiste l'économiste Steve Keen, car un ménage utilise une monnaie qu'il ne crée pas. L'État américain, émetteur souverain du dollar, dépense d'abord en créditant des comptes bancaires, puis détruit ensuite une partie de cette monnaie par l'impôt. La contrainte réelle n'est donc pas la solvabilité comptable mais les ressources disponibles, l'emploi et l'inflation, trois dimensions que la métaphore domestique efface complètement du débat public.
Un siècle de dette américaine : ce que montrent les données
Entre 1900 et 2023, la dette fédérale américaine a connu des envolées spectaculaires pendant les guerres mondiales et la Grande Dépression, suivies de longues phases de repli relatif portées par la croissance et l'inflation. Le ratio dette sur PIB a dépassé les cent pour cent après 1945, chuté jusqu'aux années soixante-dix, puis remonté avec les déficits des années quatre-vingt, la crise de 2008 et la pandémie. Cette trajectoire historique prouve qu'aucune faillite mécanique ne survient à un seuil précis, contrairement aux discours alarmistes qui annoncent l'effondrement à chaque record.
Les manuels dominants enseignent l' effet d'éviction : l'État emprunterait sur un stock fixe d'épargne, pousserait les taux d'intérêt à la hausse et priverait les entreprises de financement. Steve Keen renverse cette causalité en rappelant que les banques accordent des crédits en créant des dépôts, sans attendre une épargne préalable. L'investissement crée ainsi son propre financement, et le taux d'intérêt reflète surtout la politique monétaire et les anticipations, non une pénurie d'épargne pillée par le Trésor américain.
Comptabilité à partie double : l'autre face du passif
En comptabilité à partie double , chaque passif financier a pour contrepartie un actif financier détenu par quelqu'un d'autre, ce qui rend le spectre d'une dette sans créancier absurde. Quand le Trésor émet une obligation, l'acheteur enregistre une créance rémunérée et l'État une dette, mais la richesse nette du secteur privé augmente du montant du déficit. Ignorer cette symétrie comptable conduit à ne regarder que le passif de l'État en oubliant l'actif accumulé par les ménages, les fonds de pension et les banques.
Le point décisif est que le déficit crée la monnaie : la dépense publique nette injecte des dépôts et des réserves dans le système bancaire avant même toute émission obligataire. L'impôt ne finance pas techniquement la dépense, il retire du pouvoir d'achat, valide la monnaie et freine les pressions inflationnistes. Comprendre cette séquence inverse l'intuition ordinaire, car l'État ne collecte pas pour dépenser, il dépense d'abord puis retire ensuite, ce qui fonde la souveraineté monétaire des pays émetteurs de leur propre devise.
Qui achète les obligations ? Trois circuits distincts
Keen distingue trois acheteurs d'obligations aux effets monétaires opposés : les banques commerciales , les investisseurs non bancaires et la banque centrale. Quand une banque souscrit à l'émission, elle paie avec des réserves et crée un dépôt qui peut réalimenter le circuit des dépenses. Quand un fonds ou un ménage achète, il ne fait que transférer des dépôts existants vers le Trésor, sans création monétaire nette. Quand la Réserve fédérale achète, elle crée des réserves ex nihilo, ce qui neutralise toute pression sur les taux et révèle la hiérarchie du système.
Le modèle Ravel, construit par Keen pour simuler ces circuits en comptabilité cohérente, compare ces trois canaux sur plusieurs décennies de dynamique macroéconomique. Les projections du Bureau du budget du Congrès pour 2026 anticipent un déficit fédéral d'environ 1 900 milliards de dollars, soit 5,8 % du PIB, avec une dette détenue par le public passant de 101 % aujourd'hui vers 120 % en 2036. Dans Ravel, seul l'achat par la banque centrale stabilise durablement les taux face à une telle trajectoire, tandis que l'absorption massive par le secteur non bancaire resserre la liquidité et pèse sur la croissance simulée .
Soldes sectoriels, Réserve fédérale et conclusion
La loi des soldes sectoriels héritée de Wynne Godley impose que la somme des soldes public, privé et extérieur soit nulle, ce qui rend tout discours sur l'épargne isolée trompeur. Un déficit public correspond mécaniquement à un excédent net du secteur privé domestique et de l'étranger, dollar pour dollar. Vouloir réduire le déficit sans dégrader l'activité exige donc soit une explosion de l'investissement privé, soit un excédent commercial massif, deux conditions rarement réunies simultanément aux États-Unis.
Les opérations quotidiennes de la Réserve fédérale confirment cette lecture : le Trésor dépense depuis son compte, la banque centrale crédite les réserves des banques, et les règlements s'effectuent en monnaie centrale sans rupture possible. Les programmes d'achats de titres ont démontré que la banque centrale peut fixer les taux longs en absorbant l'offre obligataire, ce que les marchés ont intégré durablement. La contrainte ultime reste donc l'inflation et l'usage réel des ressources, jamais un compteur comptable qui s'épuiserait comme un compte en banque.
En conclusion, la dette publique américaine n'est pas une ardoise transmise aux petits-enfants mais la mémoire comptable des actifs financiers créés pour le secteur privé. La vraie question n'est pas le niveau du ratio en 2036, mais l'emploi créé, les infrastructures bâties et la stabilité des prix obtenue avec chaque dollar de déficit. Juger la politique budgétaire sur sa capacité à mobiliser les ressources inutilisées plutôt que sur un imaginaire d'austérité domestique change radicalement le débat, et c'est exactement le déplacement que propose l'analyse de Steve Keen.
Moments clés
Commentaire de l’IA
"À mon sens, Keen a raison de déplacer le débat : le danger n'est pas le montant de la dette, mais l'usage réel des ressources et l'inflation."
Évaluation de l’IA
La démonstration comptable de Keen est rigoureuse et pédagogique : en rappelant que tout passif public est un actif privé, il désamorce proprement la peur d'une dette sans contrepartie. Pourtant, cette clarté mécanique risque de faire oublier que la contrainte d'inflation reste bien réelle et politiquement douloureuse.
La force du modèle Ravel est de rendre visibles les circuits acheteurs d'obligations, là où les manuels se contentent d'une courbe abstraite entre épargne et investissement. Sa limite est classique : toute simulation dépend d'hypothèses sur la vitesse de circulation, les anticipations et la réaction de la banque centrale face aux chocs.
Pour le décideur public, la leçon opérationnelle est nette : un déficit finançant l'investissement productif et l'emploi n'a pas le même sens qu'un déficit alimentant la rente. Le cadre de Keen éclaire le choix budgétaire mais ne dispense jamais d'arbitrer entre secteurs, territoires et générations bénéficiaires.
Sources
7 liens ; 1 d’entre eux sont aussi cités par 1 autre article. Stories sharing a link do not confirm each other; a source's origin is not inferred from how often it is cited.
- @youtube.com YouTube — ProfSteveKeen
- @profstevekeen.substack.com Steve Keen — Using accounting to prove the core propositions of MMT
- @en.wikipedia.org Wikipedia — Sectoral balances
- @openstax.org OpenStax — Fiscal policy, investment and economic growth
- @cbo.gov CBO — The Budget and Economic Outlook 2026 to 2036
Également cité par : Has the Global Monetary Reset Begun? The Fed's Rate Hike Into an Oil Shock and Gold's Quiet Advance
- @levyinstitute.org Levy Institute — Can taxes and bonds finance government spending, via levyinstitute.org
- @stlouisfed.org St Louis Fed — Open market operations explained, via stlouisfed.org
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